Votre voiture a été soudée par des robots. Votre colis a été trié par des robots. Votre t-shirt, presque à coup sûr, a été cousu par une personne penchée sur une machine, guidant le tissu du bout des doigts, exactement comme il y a un siècle. L'industrie de l'habillement, estimée à mille milliards de dollars, affiche un taux d'automatisation de seulement 15 à 20 pour cent, contre plus de 80 pour cent dans l'assemblage automobile. La couture est, littéralement, la dernière frontière de la robotique industrielle.
Pourquoi le tissu bat les machines
La raison tient à la physique, pas au manque d'efforts. Les pièces rigides restent où on les pose ; le tissu, non. Les chercheurs en robotique décrivent l'étoffe comme un cauchemar de dynamique en haute dimension : elle s'étire, se froisse, se replie sur elle-même et cache ses propres points de saisie par auto-occlusion. Une revue récente de la manipulation robotique du textile publiée dans l'Annual Review of Control, Robotics, and Autonomous Systems conclut que peu de méthodes sont assez mûres pour un usage pratique. Une couturière résout tout cela d'instinct, ajustant la tension une douzaine de fois par couture. Enseigner ce geste à un robot humilie les ingénieurs depuis des décennies.
Deux approches progressent enfin. SoftWear Automation, basée à Atlanta, utilise des caméras à haute vitesse qui cartographient en temps réel la déformation du tissu, laissant ses sewbots guider l'étoffe sous l'aiguille comme une voiture autonome lit la route ; l'entreprise aurait levé 20 millions de dollars dans un tour mené par le groupe de mode danois Bestseller et produit d'abord des t-shirts, le vêtement le plus simple. L'approche rivale, Sewbo, contourne entièrement le problème en rigidifiant temporairement le tissu avec un polymère soluble dans l'eau, en le cousant comme de la tôle, puis en rinçant le durcisseur.
Mille milliards de dollars en quête d'un port d'attache
L'enjeu dépasse de loin la curiosité d'usine. La confection a couru après la main-d'oeuvre bon marché de continent en continent pendant cinquante ans. L'automatisation casse cette logique : si un sewbot coûte le même prix dans l'Ohio qu'à Dacca, la production peut s'installer près du client, et les analystes notent qu'une fabrication localisée réduirait les distances d'expédition vers les marchés occidentaux de 80 à 90 pour cent, avec des baisses équivalentes d'émissions et de délais. La production à la demande s'attaquerait aussi à la surproduction de la mode.
L'équation sociale est plus rude. Des dizaines de millions de personnes, surtout des femmes d'Asie du Sud et du Sud-Est, vivent de la couture, et leurs emplois se trouvent sur la trajectoire directe de cette technologie. La transition sera plus lente que ne le suggère le battage, un t-shirt n'est pas une veste tailleur, mais la direction est prise.
Notre avis : surveillez le sewbot comme vous surveillez l'humanoïde. Le robot qui maîtrisera un objet aussi indocile que le tissu aura appris quelque chose de profond sur la manipulation elle-même, et l'industrie qu'il transformera en premier emploie plus de monde que toute autre dans la fabrication.
