La ruée vers les robots humanoïdes atteint la Bourse. Agility Robotics, l'entreprise de l'Oregon derrière le robot d'entrepôt Digit, a conclu un accord pour entrer en Bourse via une fusion avec Churchill Capital Corp XI, une société d'acquisition à vocation spécifique (SPAC). L'opération valorise la société à 2,5 milliards de dollars avant apport et devrait lever plus de 620 millions de dollars, dont un placement privé d'environ 200 millions mené par Foxconn. La presse la décrit comme la plus grande levée de fonds de l'histoire de la robotique humanoïde, et elle ferait d'Agility la première société purement humanoïde cotée sur une Bourse américaine, sous le symbole AGLT.
Ce qu'Agility vend réellement
Contrairement à bien des concurrents, Agility n'arrive pas avec de simples vidéos de démonstration. Digit aurait accumulé plus de 65 000 heures de travail dans neuf sites clients, où il déplace bacs et conteneurs pour Schaeffler, GXO, Toyota Motor Manufacturing Canada ou Mercado Libre. L'entreprise annonce plus de 300 millions de dollars de commandes pluriannuelles, soit environ un millier de robots, pour son Digit v5 de nouvelle génération, vendu en mode « robot as a service » : le client paie un abonnement mensuel au lieu d'acheter la machine.
Les documents déposés racontent aussi une histoire plus sobre. Selon la lecture qu'en fait GeekWire, Agility reste déficitaire, avec des charges d'exploitation passées d'environ 71 à 111 millions de dollars en 2025 et une consommation de trésorerie proche de 100 millions par an. Construire des humanoïdes reste un gouffre en capital ; c'est précisément pourquoi l'entreprise choisit la Bourse.
Un discours sobre dans un marché euphorique
Le plus frappant dans cette annonce, c'est son ton. La CEO Peggy Johnson, ancienne dirigeante de Microsoft puis de Magic Leap, a refusé de donner des prévisions financières et s'est bien gardée de promettre un robot dans votre salon à court terme. Dans un secteur dopé aux vidéos virales de machines qui font des saltos, cette retenue sonne presque comme une provocation.
Elle tranche aussi avec la frénésie ambiante. Ces dernières semaines, AI2 Robotics aurait levé quelque 735 millions de dollars sur une valorisation proche de 3 milliards, tandis qu'à Paris, Remi Cadene, ancien scientifique du programme Optimus de Tesla, dévoilait les plans de Northstar, l'humanoïde léger de la start-up UMA destiné d'abord aux usines et entrepôts européens. Le capital afflue plus vite que les robots ne sortent des lignes de production.
L'entrée en Bourse va changer les règles du jeu. Les résultats trimestriels imposent une discipline que les tours de table n'exigent pas : les commandes doivent devenir du chiffre d'affaires, les pilotes des flottes, et les promesses doivent survivre aux audits. Si le pari d'Agility réussit, le secteur disposera enfin d'un tableau de bord public et honnête. Cela vaut peut-être plus que les 620 millions.
